
Pourquoi l’IA inquiète les gardiens de l’économie mondiale
Dans les rapports du FMI et des banques centrales, l’intelligence artificielle apparaît désormais à deux endroits : parmi les moteurs de la croissance mondiale et parmi les menaces qui pèsent sur elle. Ces institutions présentent elles-mêmes leurs chiffres comme des estimations.
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Algorithmes et marchés : l'IA réinvente l'économie
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Voir le quiz ↓Le 6 mai 2010, à 14 h 32, heure de New York, un grand gestionnaire de fonds lance la vente de 75 000 contrats à terme sur l’indice S&P 500, soit environ 4,1 milliards de dollars. Il confie l’opération à un algorithme réglé sur le seul volume des échanges, sans tenir compte du prix ni du temps. Sur un marché déjà nerveux, les programmes de trading à haute fréquence se renvoient les contrats comme une patate chaude. Les grands indices plongent de 5 à 6 % en quelques minutes ; certaines actions s’échangent à un cent, d’autres à 100 000 dollars. Une pause automatique de cinq secondes sur le marché à terme de Chicago aide à enrayer la chute, et les cours remontent presque aussi vite qu’ils sont tombés.
Le rapport des autorités américaines sur ce krach éclair décrit des algorithmes de trading, pas de l’intelligence artificielle au sens actuel. L’épisode ressemble pourtant aux risques que le FMI associe à l’IA en Bourse dans son rapport d’octobre 2024 : des marchés plus rapides et plus volatils en période de tension, des modèles qui réagiraient tous de la même manière à un choc, une dépendance envers quelques fournisseurs.
Une Bourse suspendue à quelques géants ?
Dans un compte rendu publié le 8 octobre 2025, le comité de politique financière de la Banque d’Angleterre juge les valorisations boursières tendues, en particulier celles des entreprises technologiques tournées vers l’IA, et estime que le risque d’une correction brutale des marchés a augmenté. Le comité relève qu’un indicateur de valorisation des actions américaines a atteint un niveau comparable au sommet de la bulle Internet, qui avait éclaté au printemps 2000.
Si les attentes placées dans l’IA devenaient moins optimistes, observe le comité, la baisse toucherait tous les investisseurs qui détiennent l’indice, et pas seulement les amateurs de valeurs technologiques. La Banque de France fait un constat voisin dans son rapport sur la stabilité financière de décembre 2025 : les valorisations des actions, surtout aux États-Unis, y sont qualifiées d’historiquement élevées, et une correction pourrait être désordonnée.
D’où vient l’argent ?
Une partie vient de capitaux publics. En mars 2024, Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis, crée MGX, une société d’investissement dans l’IA dont les partenaires fondateurs sont le fonds Mubadala et le groupe G42. En janvier 2025, MGX figure, avec SoftBank, OpenAI et Oracle, parmi les premiers financeurs du projet Stargate, qui prévoit d’investir 500 milliards de dollars en quatre ans dans les infrastructures d’IA aux États-Unis.
En janvier 2026, le FMI attribue en partie la bonne tenue de l’économie mondiale à cette vague d’investissement, tout en s’inquiétant de sa concentration dans un petit nombre d’entreprises. Il rappelle qu’un de ses scénarios, avec une correction modérée des actions liées à l’IA, réduit la croissance mondiale de 0,4 % par rapport à sa prévision centrale. En avril 2026, il observe que les sociétés de ce secteur s’appuient de plus en plus sur des « montages financiers circulaires » autour des centres de données à très grande échelle, tout en jugeant l’effet sur la stabilité financière modeste à ce stade.
Combien d’emplois sont concernés ?
En janvier 2024, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, publie une estimation : près de 40 % des emplois dans le monde sont exposés à l’IA, et environ 60 % dans les économies avancées. Exposé ne veut pas dire supprimé. Dans ces économies, selon le FMI, la moitié environ de ces emplois pourrait gagner en productivité ; pour l’autre moitié, l’IA pourrait se charger de tâches clés, au prix de salaires plus bas et d’embauches moins nombreuses, et dans les cas extrêmes de postes qui disparaissent. Dans la plupart des scénarios, ajoute l’institution, l’IA aggraverait les inégalités.
Reste l’inconnue dont tout dépend : le gain de productivité que l’IA apportera réellement. En avril 2024, l’économiste Daron Acemoglu, du MIT, l’estime modeste : au plus 0,71 % de productivité globale des facteurs, c’est-à-dire d’efficacité dans l’usage combiné du travail et du capital, en plus sur dix ans, et sans doute moins. Le FMI décrit justement ce risque : si les gains de productivité de l’IA déçoivent, les entreprises du secteur pourraient ne pas dégager des bénéfices à la hauteur de leurs valorisations, l’investissement technologique reculer plus nettement et les marchés d’actions corriger davantage.
La réponse viendra des statistiques de productivité, publiées trimestre après trimestre, à un rythme bien plus lent que celui des cours de Bourse.
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